La peur du qu’en dira t’on n’éloigne pas le danger des RPS

Autruche

On m’a rapporté que beaucoup de dirigeants de petites entreprises n’osaient pas évaluer au sein de leur organisation, la dimension « risques psycho-sociaux » de peur que le seul fait de proposer une telle opération en interne ne donne des idées de revendications aux salariés ou ne puisse jeter le discrédit sur l’image de leur entreprises. De plus, le coût occasionné par ce type de mesure ajoute une bonne raison d’économie à ces arguments.

Ont-ils raison ? Ont-ils tort ? Difficile à dire. Les choses sont compliquées par quelques mécanismes « psy ».

  • L’orgueil leur fait penser qu’ils y sont pour quelque chose. (De plus, c’est parfois vrai). Mais être à l’origine des problèmes ne signifie pas qu’on veuille qu’il en soit ainsi. Savoir ce qui se passe augmente la sagacité du dirigeant.
  • La culpabilité leur fait oublier qu’ils n’y sont pas toujours pour quelque chose, car les carences sociétales y sont pour beaucoup. C’est alors davantage un problème d’environnement. Il faut s’adapter au marché comme aux circonstances. Les circonstances RPS existent pour tous. En savoir plus, donne plus de chances de s’adapter.
  • Déni : Ce qui ne se dit pas n’a pas l’air d’exister, mais ne tarde pas à insister sous forme de symptômes. D’autant plus forts ou bruyants qu’on a nié l’existence du problème. Le déni aggrave la question et augmente les risques. Savoir résout les paradoxes apparents.
  • L’inquiétude peut empêcher de percevoir la réalité. Des tas de gens ne vont pas chez le docteur de peur qu’on leur découvre une sale maladie. Parfois ils sortent totalement soulagés de la consultation. Savoir permet d’agir.

Dans tous les cas il vaut mieux savoir.

  • La méfiance : un autre problème est lié à la complexité apparente de la question et à l’irruption toujours possible des charlatans (traduisez : « consultants »). C’est un de mes plus grands agacements. Certes, cela vaut toujours le coup de savoir, mais savoir quoi ?

Le seul savoir qui vaille est le savoir sur le Désir de travail, autrement dit : le niveau d’engagement dans ses dimensions idéales et masochistes refoulées, confrontées à ses freins d’anxiété.

Deux dimensions « pas tout à fait conscientes ». Les mesurer est un vrai métier. Celui de Montgolfière Management.

Génération « Free Job » et « Désir de Travail »

Un article d’Amandine Grosse (revue « BE » 12/2013 page 104 à 107) sur la génération FREE JOB expose assez clairement, exemples à l’appui, que des employeurs abusent de l’effet d’aubaine représenté par la raréfaction des emplois, en particulier pour les jeunes sortant d’écoles formant à des métiers modernes ( WEB.)

La recherche forcenée d’activité par ces jeunes diplômés, obligés de muscler leur CV pour avoir une chance de trouver un emploi plus définitif, a ouvert le marché particulier des stages quasi bénévoles dissimulés sous les appellations diverses, missions, concours, périodes d’essai etc. Une pratique normale « d’apprentissage » a donc dérivé rapidement vers l’abus sans vergogne de compétences et d’énergies de haut niveau, gratuites ou sous payées, en faisant miroiter aux yeux des jeunes professionnels la valeur ajoutée, dans un CV, du prestige lié à un stage effectué même « pour rien » dans une entreprise un peu connue.

De fait, on passe, je cite la journaliste, d’une notion de « tout travail mérite salaire » à la notion de  » toute expérience est bonne à prendre ».

9 personnes concernées sur 10 acceptent cette situation. Comment l’expliquer ?

Un marché de dupes : « Ces jeunes benêts bradent leur compétences, profitons en, ‘ils ne peuvent pas protester » ? NON, car les jeunes en question sont réalistes comme jamais aucune génération avant la leur. Il serait étonnant de les voir accepter à ce point sans raison valable, une pareille arnaque.

Un cynisme vengeur systématique, de la part de patrons peu délicats sur le dos des jeunes stagiaires: Le coût du travail est prohibitif, ne pas vous payer est donc une pratique de compétitivité«  ? NON, car tous les employeurs même « économes » ne sont pas cyniques, et de toute façon, le calcul au final est contre productif.

Unique résultat d’une conjoncture économique déplorable: « Ne demandez pas de salaire, les charges nous barrent la possibilité de vous payer normalement » ? NON, car chaque fois qu’on a mis les moyens pour apporter l’innovation et l’engagement nécessaires à la sortie de la crise, cela a été payant.

Alors, de quoi s’agit il?  Réponse : des ambivalences liées au travail comme Désir.

Tous, les vertueux et les malhonnêtes, les déçus et les enthousiastes, les naïfs et les malins, les employeurs et les stagiaires profitent, acceptent, abusent ou se résignent à cette situation abusive de FREE JOB, même au prix d’un vrai sacrifice social, pour une raison qui leur échappe fondamentalement, la mise en jeu d’une dimension qu’ils ne connaissent pas.

Cette dimension est toujours la même: le travail c’est du Désir (au sens psychanalytique) donc forcément lié à de l’angoisse, pris dans une part sacrificielle, qui fait que le lien au travail est toujours plus fort que le lien à l’emploi. Mauvaise nouvelle: favoriser la confusion des deux dimensions ouvre la porte aux abus.

L’institutionnalisation de la précarité oblige à ne pas se faire d’illusion sur la solitude du sujet face au social. Ce désenchantement est peut être salvateur, mais pourquoi pas ne crée t-il pas plus franchement du cynisme ou du désespoir ? Parce que le travail c’est du Désir et que le Désir ne meurt jamais : c’est la bonne nouvelle.